lundi, mai 18, 2009

Over the Rainbow

Lui, il doit bien être quelque part au-delà de l’arc-en-ciel, quelque part où enfin plus personne ne le rattrapera, puisqu’on ne voulait plus de lui ici et que personne ne l’a laissé tranquille ailleurs. Ce grand monsieur d’1m72 qui les a tous fait trembler à coups de pédale monstrueux, d’accélérations irréelles, de performances presque inhumaines. Levons le voile avant d’abaisser le rideau, Marco Pantani s’est très certainement dopé lors de ses plus belles années… comme si cela ne faisait plus de lui un homme. Au contraire.

Il était un homme de coups d’éclat, il était attendu sur certaines courses très particulières, celles où la pente est dure, celles où le cyclisme est une torture pour toute personne sensée. Et comme tout homme de spectacle, il a souvent répondu présent à la demande du public, qu’il soit sportif, enfant, en camping car, ou sirotant une bière devant la télé lors des chaudes journées du mois de juillet. Pour ce public hétéroclite, ses instants étaient magiques même pour ceux qui n’ont jamais fait de vélo, et pour cause, c’est dur le vélo, cela fait mal et il faut transpirer. La voiture, c’est tellement plus pratique, évidemment.

L’apogée de sa carrière n’a pas duré longtemps, par comparaison, elle a même duré moins longtemps que d’autres machines post-cancéreuses, c’est dire. Né en 1970, il se révèle progressivement chez les amateurs et signe son premier contrat pro en 1992 chez Carrera, l’équipe du meilleur Italien de l’époque, Claudio Chiappucci. Il explose et fait exploser les premiers chronos en 1994 dans les étapes de montagne du Tour d’Italie face aux cadors de l’époque, Indurain en tête. Il établit le record toujours actuel de la montée de l’Alpe d’Huez en 37’35. Le style est unique à commencer par ses grimaces de douleur, entretenu par un look… remarquable : oreille percée et bandana. Cette tenue lui vaut rapidement le surnom de Il Pirata, un surnom qui doit surtout effacer le premier qu’il traîne depuis sa jeunesse, Elefantino, en raison de ses oreilles décollées, véritable insulte à l’aérodynamisme si important dans son sport. Homme de coup d’éclat, il l’est de nature certes, il l’est également par défaut. Sa carrière a souvent été en pointillés à cause de nombreuses chutes que son corps frêle ne supportait pas. Il abandonne dans de nombreuses courses à étapes pour cette raison et est absent durant toute l’année 1996 à la suite d'une collision avec un chauffard.

Son heure de gloire arrive en 1998, pourtant une bien triste année pour le cyclisme avec le scandale Festina et le drame national causé par l’exclusion de Richard Virenque avant le départ du Tour. Un signe sans doute pour le petit Italien qui remporte cette année le Tour d’Italie en maillot rose et le Tour de France en maillot jaune, l’homme gravit déjà l’arc-en-ciel. Il gagne ces épreuves en creusant des écarts impressionnants dans les étapes de montagne et en limitant les pertes sur les contre-la-montre. L’enthousiasme était total, l’envoûtement, général. Son caractère de puncher le différenciait des traditionnels vainqueurs qui creusent des écarts dans les contre-la-montre et gèrent dans les étapes de montagne. Cela faisait plus de 20 ans qu’un pur grimpeur n’avait pas gagné le Tour et le public français pouvait se consoler qu’un grimpeur comme son chouchou exclu l’emporte. Et puis 1998… quelle meilleure année sportive pour soulever les foules en France. Et puis 1998… c’est aussi le 150è anniversaire de l’abolition de l’esclavage. On y reviendra.

Pantani est le cycliste de l’année, le 7è coureur de l’histoire à réaliser ce doublé. Personne n’aurait l’idée aujourd’hui, sauf quelques personnes proches de le folie, de revoir les étapes qu’il gagna, et pourtant Pantani était vraiment impressionnant. Quelles étaient belles ces étapes où tout le monde patientait pendant plusieurs heures, regardant les cols défilés, les stratégies se former, les favoris se déliter un à un, et lors de la dernière ascension, il laissait sur place les plus vaillants, accélérait, et perçait la foule toujours plus nombreuse au fur et à mesure qu’il volait vers les sommets, quand les autres roulaient simplement. Pantani, c’est un personnage qui colle à la manière de prononcer son nom : PANT-ani. Un coup sec, un seul. Lorsqu’on le regardait pédaler, on savait qu’il était humain, qu’il souffrait et pour le public, cela le rendait accessible, contrairement aux robots qui pédalaient des centaines de kilomètres sans la moindre expression, comme les Indurain, Ullrich, Armstrong. Il avait gagné le public.

Finalement il est rattrapé en 1999 par les affaires de dopage pendant le Tour d’Italie. Il est exclu à la veille de l’arrivée, alors qu’il était leader et vainqueur de quatre étapes. C’est un coup dur pour cet homme attendrissant, les médias lui tombent dessus, le traquent, l’accusent, lui qui ne cherchait que l’amour du public et n’était bien q’une fois assis sur sa selle. Il revient tout de même en 2000 sur le Tour pour ce qui restera son baroud d’honneur. Il menacera un temps Armstrong, le menacera seulement, mais l’Américain va encore plus vite. Il remporte le Mont Ventoux et Courchevel, avant de tenter une échappée solitaire dans l’étape de Morzine, en vain. En 2001, toujours pendant le Tour d’Italie, il est exclu pour une seringue d’insuline retrouvée dans l’hôtel de son équipe mais pas dans sa chambre. Il nia toujours. Cette intervention policière est restée célèbre sous le nom de Blitz de San Remo. Il revient en 2003, toujours chez lui, au Tour d’Italie, se montre aux avant-postes, en forme, pour un énième retour. Mais la sentence tombe rapidement : dans une volonté de rachat auprès du public et des sponsors, la société du Tour de France exclut à tour de bras les équipes douteuses, dont celle de Pantani. Pour lui sonne le glas. Il sombre peu à peu, se détache de la compétition, et descend les pentes des cols aussi vite qu’il les a monté à une époque. Il devient absent des compétitions de fin d’année, déprime, lâche prise, il s’est rendu compte qu’il ne sera jamais plus un champion adulé, sans être un champion soupçonné.

Pour tout le monde, c’est la fin de la carrière du grimpeur, pour lui, c’est un peu plus que cela. Porter aux nues, il ne résiste pas à la vindicte des médias et maintenant isolé, il ne sait pas si le public l’aime encore, ni quelle image il conservera de lui. L’époque est dure pour ceux qui se font prendre et les moyens de se défendre, inutiles. Plus que les autres, il sombre progressivement, il n’a jamais été la machine à gagner que le système a voulu qu’il devienne. Les cyclistes en sont les premières victimes, usés, drogués, poussés au-delà de leurs limites. Les sponsors investissent beaucoup et le retour sur investissement n’est visible qui si le maillot est au premier plan d’autant plus si le cycliste qu’il le porte est populaire. C’est l’esclavagisme moderne, même pour ceux qui comme quelques coureurs gagnent bien leur vie. En accuser un plus que l’autre serait ridicule, ils le paient assez de la sorte, dans tous les sports, dans tous les pays. Certains refusent d’entrer dans le jeu, ils ne vivront jamais de leur passion de jeunesse. D’autres ont le cerveau tellement lavé qu’ils ne savent plus ce qui est bien ou pas, ils font ce qu’on leur dit de faire. Enfin il y a ceux qui se réveillent en pleine chute et se rendent compte qu’il est trop tard, que le rêve est passé. Pourquoi Pantani s’est réveillé ? Il n’a pas eu l’entourage comme certains ni les faveurs de médias au moment où il en aurait eu besoin. Au début des années 2000, il fallait du sang neuf, de nouvelles têtes pour symboliser le changement de cap du cyclisme. 10 ans après, tout le monde s’est trompé et ce sport est encore régulièrement dans la rubrique des faits divers, la dernière qu’a connue Marco Pantani. Il n’a pas supporté la séparation physique avec son public, il ne voyait plus dans leurs yeux qu’un définitif « Je ne t’aime plus, Marco ». Du monde du spectacle cycliste, il est passé au monde artificiel, mauvaises fréquentations, drogues…

7 mois après l’exclusion de son équipe du Tour 2003, il meurt dans une chambre d’hôtel, seul, victime d’une overdose de cocaïne, selon les rapports. C’était à Rimini, une ville qui ferait passer Valenciennes pour une station balnéaire accueillante. Il s’était cloîtré dans sa chambre depuis plusieurs jours, tombé trop bas pour remonter. Il avait cru que plus personne ne l’aimait. Il est mort le 14 février 2004, le jour de la Saint-Valentin.

vendredi, avril 03, 2009

Rock the Casbah

Il est toujours étonnant de voir que certaines défaites sont plus importantes que des victoires. Il est important de renverser la tendance, de tenter du moins. Pour la personne d’aujourd’hui, le public français n’aura aucun mal à le reconnaître, sa victoire reste magique. Mais l’autre public, celui des restes du Monde ne retient que la défaite du favori : la défaite du grand Emil Zatopek. La scène se passe pendant les Jeux Olympiques de Melbourne en 1956. Triste écho aux Jeux Olympiques d’Helsinki en 1952, tant l’organisation et les installations laissent à désirer. Inutile d’inventer, autant plagier. « Tout le monde s’accorde à trouver ces Jeux minables au regard de ceux d’Helsinki : organisation sommaire, nourriture médiocre, équipements défaillants. La robinetterie hoquette, le chauffage est caractériel, les lits grinçants se révèlent trop courts comme la piscine qui n’est pas aux normes, huit millimètres lui manquent pour être vraiment olympique. Puis quand ce n’est plus le vent lourd et brûlant du désert qui souffle, peu favorable aux coureurs de fond, c’est celui qui déferle à présent du Sud, glacial, tourbillonnant, provenant du proche Antarctique et pas terrible pour eux. Mais, le jour du marathon, c’est peu dire que le soleil est revenu. » Jean Echenoz, Courir.

Le décor est planté et c’est donc le jour de la course par excellence, la plus longue, la plus dure. Rien à voir avec celle clémente d’Helsinki, pourtant les favoris sont là, Zatopek, Kotila, Kelley, Mihalic, Clark, Filine, Karvonen, Perry… et potentiellement un Français pour qui c’est son premier marathon, lui, un spécialiste du 5 000 et du 10 000 et régulièrement défait par Zatopek depuis de nombreuses années. Un perdant né devant la machine Zatopek, la locomotive tchèque.

Mais cette course était l’enfer, la route, un chemin de croix. La désormais célèbre Dandenny Road a fait déjouer tous les pronostics, une route à l’extérieur de Melbourne où la recherche de l’ombre était vaine. Seuls les riverains étaient présents, mais quels riverains… Les journalistes présents en font des descriptions dithyrambiques : des hommes rouges de bières, de jeunes tenniswomen en minijupe, des joueurs de cricket s’arrêtant pour le passage des coureurs, bref des spectateurs et non des supporteurs comme on peut le voir encore tous les ans à l’Open d’Australie de tennis. Il y a des réputations tenaces… Les 20 premiers kilomètres de la course n’ont rien décidé du vainqueur. Au 20e kilomètre, il y avait encore 5 hommes en mesure de remporter le marathon, mais pas Zatopek déjà lâché. La grande montée du parcours a eu raison de son étonnante décontraction à saluer la foule à grands coups de casquette, prendre la pose pour les photos graphes, à fanfaronner… le maître n’était pas assez appliqué.

Cette course appartient donc aux éternels prétendants, aux seconds couteaux aiguisés par une dizaine d’années de frustration. Le dossard n°13 notamment, ce Français, triple médaillé d’argent à Londres en 1948 et à Helsinki en 1952, trois fois derrière la locomotive tchèque sur 5 000 et 10 000 mètres. Le Français qui a su tout au long de la course repousser des limites jamais atteintes pour lui, sur une route poussiéreuse où seule la ligne verte du tracé le guidait, où la conscience de l’effort l’abandonnait progressivement, comme un à un ses adversaires. Loin du climat froid de Finlande, c’est le soleil qui dans cette course fit le vainqueur. La veille de la course, Alain sut qu’il était papa, un argument qui écrase toute défaillance physique, lui qui au bout de l’effort abandonna même son mouchoir qui lui servait de couvre-chef et qu’il ne supportait plus tant son poids l’handicapait. Ce poids était également celui de la superstition. Les derniers Français à remporter le marathon, les seuls, l’ont gagné en 1900 et 1928, tous les 28 ans… ce qui donne un prochain vainqueur français du marathon en 1956…

Dans la course, il a été tellement étonné de se retrouver seul si tôt qu’il crut bon de devoir se laisser rattraper par ses poursuivants, mais il ne le crut que quelques instants… et pourquoi ne pas garder son rythme. Bonne inspiration. Continuer à son rythme. Refuser l’eau trop fraîche des ravitaillements pour ne pas perdre le rythme. Son rythme. Infernal pour les autres, autant que le soleil. Alain continuait, les caméras ne le lâchaient plus, sans savoir où étaient ses poursuivants qui étaient tous devenus, comme dans chaque grande épreuve sportive des compagnons d’une même galère, où les souffrances devenaient communes.

Comme il devait le reconnaître après la course, le 30e kilomètre, lorsque le dernier tiers du marathon se profila, il connut la défaillance, peut-être la peur de gagner : « A ce moment-là, j’ai senti la défaillance. C’était mon premier marathon, et j’ai bien cru que je ne finirais pas. Je souffrais le martyre, mais j’étais décidé à aller jusqu’au bout. J’étais heureusement seul, car sinon j’aurais peut-être douté de moi-même. Mais ne sentant personne venir à mes trousses, je pensai que les autres ressentaient autant la fatigue que moi. Le soleil frappait de plus en plus fort, me semblait-il, et les jambes me faisaient de plus en plus mal. Je dus donc faire appel à toutes mes ressources d’énergie. »

Mais il est devant et la vue du mât du stade Olympique à 3 kilomètres de l’arrivée lui donne des ailes, il accélère la cadence, porté par les acclamations grandissantes. Cent mille voix qui grossissent, doucement, progressivement, et deviennent l’unique moteur des derniers mètres, les ultimes mètres, les plus durs, et puis la ligne d’arrivée, ce fil de laine ténu qu’il faut franchir dans la peau nouvelle du vainqueur. À l’écart après la course, le nouveau roi alla embrasser les premiers survivants, Mihalic, Karvonen, pour le podium et Emil, 6ème, la tête dans le gazon, épuisé au-delà de ses limites, qui trouva la force de se relever pour lui : « Alain, je suis heureux pour toi. » Et ils s’enlacèrent. C’était leur dernière course ensemble.

Alain, 32 titres nationaux, 20 records de France, décoré par quatre présidents, né le 1er janvier 1921, ancien soldat pendant la 2e Guerre mondiale, blessé au pied en 1944 et qui faillit être amputé de sa jambe gauche, cité quatre fois pour la Croix de guerre, reconverti en garçon de café après la Libération, et qui court encore à plus de 80 ans, une quinzaine de kilomètres par jour, et plus de 50 stades à son nom.

Alain, que tout le monde appelle toujours Mimoun. Cours Alain, cours.

jeudi, janvier 08, 2009

Back in USSR

De papiers jaunis en images fatiguées, certaines carrières deviennent légendaires au fur et à mesure que les témoins disparaissent et que les souvenirs se déforment. D’éclats s’assombrissant doucement, il y a parfois du noir qui rejaillit, plus brillant encore un demi-siècle plus tard. L’image de Lev Ivanovitch est de celle-ci, son ombre sur la pelouse ne sera jamais aussi noire que sa silhouette. Son nom de scène est un éclair que l’on prononce d’un souffle sans laisser tomber la voix à la fin, comme une épée qui fend l’air, comme des bras qui s’étendent d’un geste prompt et ferme. Et pourtant il n’était que gardien, comme aujourd’hui il le reste tant son nom résonne dans les récits des grands-pères à leurs petits-enfants.

Yachine, Lev Yachine.

Son palmarès même fourni ne sera pas suffisant pour décrire sa carrière alors il est important de s’en débarrasser immédiatement et de ne pas revenir dessus : 78 sélections entre 1954 et 1970 dans l’équipe d’URSS ; 4è de la coupe du monde 1966 ; champion d’Europe en 1960 ; finaliste de l’Euro en 1964. Homme d’un club, le Dynamo de Moscou, où il entra lors de son service militaire pour ne plus le quitter : champion d’URSS en 1949, 54, 55, 57, 59 et 63 ; vainqueur de la coupe d’URSS en 1953, 67 et 70. Il aurait pu briller en coupe d’Europe mais les clubs soviétiques n’y sont entrés qu’en 1966.

Yachine sinon c’est la grande classe, dans la posture, le physique, le comportement, le calme, l’aura, l’absence de peur. Yachine sinon c’est une série d’erreurs d’amateur dans un pays qui ne rigolait pas avec le ridicule qu’il pouvait inspirer à l’Ouest par les erreurs de ses grandes figures sportives. Yachine c’est le mélange complexe d’un charme prolétarien, d’un physique industrieux et d’un charisme magique le précédant sur tous les terrains du monde. Pour ceux qui suivent encore, sa synthèse actuelle se résumerait dans la sobriété d’un Casillas, l’efficacité d’un Buffon, la réputation d’un Chilavert, les bras d'un Cech et les cocasseries inexplicables d’un Barthez. On mélange bien et le résultat est simple : le seul gardien de but ayant remporté le Ballon d’or, en 1963.

Mais avant tout cela, Yachine est un homme de son époque. Son père ouvrier le place à 14 ans comme apprenti mécanicien dans l’usine de métallurgie de Touchino. Nous sommes en 1943, la guerre fait rage, les Russes reculent devant les Nazis, le pays est saigné et l’heure n’est pas aux loisirs futiles. Officiellement. Car le jeune Lev découvre dans la discrétion des fins de journée de travail le foot et le hockey sur glace. Ce dernier sport permettra de lui ouvrir de nouveaux horizons sur le rôle d’un gardien dans le jeu de champ. Car vous n’êtes pas sans ignorer que le gardien de hockey est également un joueur de champ à part entière, chose totalement inconcevable à l’époque dans le football où le gardien est souvent celui dont on ne veut pas dans ses pattes et que l’on fixe sur sa ligne comme un 3è poteau. C’est également comme ouvrier qu’il joue de plus en plus régulièrement dans l’équipe de l’usine. En 1949, c’est l’armée. Mais le jeune métallo dont le potentiel a déjà été repéré par les recruteurs de la capitale ne fera de service militaire que le nom. Le club de l’armée, le Dynamo de Moscou, l’enrôle et le gardera pour toute sa carrière pour le meilleur très souvent, pour le pire parfois. Yachine, c’est aussi le pire. Lors de l’un des premiers de ses 600 matches avec cette équipe, il remplace le gardien titulaire à la mi-temps. Les adversaires égalisent à 1-1 sur un but idiot dont Yachine est responsable. Sauf que ses dirigeants l’ont exclu deux ans au terme de ce match, deux ans. Pour le but encaissé ? Non. Parce que le jeune et impertinent Yachine a déclaré de manière très audible en rentrant au vestiaire : " J’ai quand même arraché le match nul. " Il faut bien reconnaître dans cet acte héroïque une inconscience dont seule la naïveté est capable ou un sacré sens de l’auto dérision, auto dérision que les cadres de l’Armée Rouge, staliniens pratiquants, ne goûtaient très peu en 1949, même pas du bout des lèvres, ou alors sous la torture. " Cette période fut en fait la seule et la meilleure école que j’ai faite. J’y ai appris la patience et la volonté. " Merci Mme Pravda.

Eclosion retardée donc mais la magie sera là plus tard et c’est sur la scène internationale que Lev Ivanovitch deviendra Yachine lorsque l’URSS décidera d’intégrer les compétitions internationales en 1956. 1956, année ô combien sympathique du 1er dégel, du XXè Congrès, du rapport Krouchtchev, de la médaille d’or de Mimoun devant Zatopek au marathon. Budapest ? quoi Budapest ? Connais pas. Alors 1956, Jeux Olympiques de Melbourne. Pour sa première sortie en compétition, l’URSS est championne olympique de football avec son jeune-vieux gardien. La légende apparaît et se confirme deux ans plus tard lors de la coupe du monde en Suède, avant d’exploser en 1960 avec le titre à l’Euro. Ivanovitch est devenu Yachine et avec lui le gardien est devenu un leader.

Yachine devient l’araignée noire à la casquette vissée sur la tête. Une casquette froissée de Gavroche des faubourgs qui incarnait Yachine autant que sa tenue noire. Elle a son histoire cette casquette, ce fétiche qu’il ne portait pas lors de la demi finale perdue de 1966 face à l’Allemagne en coupe du monde. Une casquette qu’on lui a volée un soir de match au Stade Vélodrome mais que des Arméniens de Marseille lui ont retrouvée pendant la nuit. Une casquette que les dirigeants soviétiques, trop fier de pouvoir honorer la réussite communiste par un objet aussi illustre, lui ont pris dans ses dernières années de vie pour la mettre sous vitrine dans un musée, alors qu’on le laissait mourir dans une cage à lapin moscovite d’un cancer de l’estomac. Lui, pourtant ambassadeur malgré lui comme tant d’autres à cette époque de la suprématie auto déclarée d’un régime sur un autre (ou l’inverse), qui est mort en 1990 le jour du printemps dans une tristesse dont les gloires déchues ont le secret, tristesse morale et tristesse physique puisque récemment amputée de la jambe droite.

Car Yachine était un athlète particulier pour l’époque et pour son poste, 1,85 m et 83 kg. Il était le gardien du temple, le Cerbère que les attaquants adverses craignaient de croiser quand la plupart des gardiens étaient râblés, courts et inélégants.

Il reste aussi l’homme des belles boulettes, celles des bêtisiers, responsable et donc coupable de moments d’absence tout aussi étonnants que ses grandes prestations. Des erreurs qui ont valu à l’URSS de lourdes déconvenues en compétitions internationales comme en 1962 au Chili, contre le Chili où l’élimination de son équipe lui a coûté deux années d’exclusion de sélection nationale et de fenêtre internationale. Mais sa réputation est telle, son aura si grande qu’il se retrouve sélectionné dans une équipe mondiale pour le centenaire du football en 1964 à Wembley, une équipe mise en place par l’entraîneur du Chili justement. Et le monde le redécouvre. Et l’URSS en refait son gardien titulaire pour l’épopée de 1966 en coupe du monde. Une épopée qui se termine par deux défaites de rang mais une épopée quand même tant ses prestations sont à mettre à part des résultats de l'équipe. La première défaite en demi finale contre l’Allemagne, la seconde lors de la petite finale contre le Portugal du grand Eusebio. Cette dernière compétition internationale était sa revanche et même blessée il voulait la jouer. Ses prestations contre l’Italie, la Hongrie et même l’Allemagne resteront comme l’achèvement le plus abouti de son talent. A tel point que pour le match pour la 3è place contre le Portugal, un prestigieux hommage lui fut rendu : le but qui donna la victoire au Portugal fut inscrit sur penalty. Tiré par Eusebio, Ballon d’or 1965. Une fois le penalty marqué, Eusebio est venu s’excuser auprès de Yachine d’avoir marqué, anecdote qui définit assez bien ce qu’il représentait à l’époque.

L’histoire de ce gardien de but s’est donc écrite sur plus de 20 ans avec tout ce qu’il faut d’exploits et d’erreurs pour qu’il devienne une étoile encore inégalée à ce poste. Une étoile capable de faire chavirer les foules lorsque ses bras tentaculaires captaient des ballons que beaucoup n’auraient pu que regarder passer. Sa présence inimitable ne peut s’illustrer autrement que par son premier exploit sur la scène internationale, du genre qu’on raconte au coin du feu. C’était en 1956, pour l’un des premiers matches de l’URSS à l’Ouest, contre la France à Colombes. Si l’on ferme les yeux, on l’imagine dans une arène de 60 000 personnes, sur sa ligne, vêtu de noir avec sa casquette, seul devant l’attaquant adverse qui s’avance. Sur cette action, c’est Roger Piantoni qui se retrouve seul aux 6 mètres devant Yachine. Il arme et frappe puissamment pour une balle qui ne peut que finir au fond des buts. Yachine ne bouge pas et bloque la balle d’une seule main, imperturbable. Le public est sous le charme, il lui sera acquis sur tous les terrains.

mardi, décembre 23, 2008

Walk the line

L'exercice du jour sera l'hypnose, il faudra fermer les yeux et imaginer. Imaginer un empire britannique sur le déclin, mais des valeurs fortes toujours présentes, imaginer 34 années d'une carrière sans fin entre 1932 et 1965, imaginer passer toutes ces années à courir derrière un ballon, imaginer des dribbles, de grands matches et un grand homme, le premier footballeur anobli par la Reine. Stanley Matthews. So British.

Il sera difficile de reprocher quelque chose à Stanley Matthews, et pour cause, les preuves manquent. Peu d'image, peu d'article approfondi, un palmarès famélique, pas d'excès, car il est la régularité, la rigueur, le respect, cela peut paraître ennuyeux mais lorsqu'on évoque Stanley Matthews (forcément cela n'arrive pas non plus tous les jours, mais il faut imaginer), imaginons que l'on évoque Stanleey Matthews, le premier mot qui apparaît, c'est la classe... et peut-être une psycho-rigidité à faire pâlir Jeannie Longo mais c'est une autre histoire.

34 années de carrière et 2 clubs... 2 petits clubs, lui qui a refusé les grands clubs de la capitale parce "qu'il n'aurait pas trouvé cet air vivifiant qui tonifie les poumons." 2 clubs qu'il faut citer pour prouver qu'ils ont existé un jour : Stoke City (1931-1947), Blackpool (1947-1961), Stoke City (1961-1965). Ils sont peu dans ce sport à définir la fidélité à ce niveau surtout lorsqu'il ne s'agit pas de grands clubs. 2 clubs donc et comme palmarès au cours de ces longues années... alors niveau palmarès, c'est peu: une coupe d'Angleterre en 1953. Mais alors pourquoi cet homme plus qu'un autre ?

Parce que tout cela justement et tant d'autres choses. Car cet homme, ce joueur professionnel considérait le sport comme un catalyseur de valeurs nobles, il abordait tous ses matches comme un gamin, en courant partout comme un amateur, en ne serrant jamais la main d'un adversaire avant un match, pour ne pas montrer un signe de connivence, mais en saluant tous les joueurs et le staff à la fin, en étant un des rares professionnels à ne jamais recevoir un carton durant toute sa carrière, en n'ayant jamais entendu les sirènes des grands clubs à s'en crever les tympans, finalement pour être celui qui a cru et fait croire à un plaisir sans fin.

Stanley Matthews n'a pas révolutionné le jeu comme d'autres mais il a montré de nouvelles voies. L'entraînement continu, du jonglage pour aller à l'école à la séance d'entraînement devant sa fenêtre tous les matins, en passant par le lestage de ses chaussures pour avoir l'impression de voler les jours de match. C'est par une diététique rigoureuse, une nuit de huit heures imposée par son père dès son enfance, le choix de vêtements plus amples pour faciliter les gestes d'un corps qui sur son éternelle aile droite a ravi tant de spectateurs et désorienté tant d'adversaires. Physique mais aussi technique parce que Stanley Matthews, c'est un dribble charté (oui bon en même la charte c'est un peu mon quotidien).

Comme Garrincha et son "feinte intérieur pied droit, accélération débordement extérieur pied droit", ou plus récemment Ronaldo et son "passement de jambes extérieur pied gauche et accélération extérieur pied droit", Stanley Matthews a son dribble. Sur son aile droite, il fixait son défenseur, ralentissait sa course, ralentissait, ralentissait, à faire du sur place, en faisant du sur place, la balle près du pied, et le pied prêt à jaillir. Et au moindre mouvement le pied jaillissait pour un résultat toujours efficace, direct, déstabilisant, et en parfait équilibre, il accélérait si vite que la décalage était fait, c'est scientifique. Comme lors d'un 7-0 en 1938 où l'Angleterre a inscrit les 7 buts sur 7 passes de Stanley Matthews. Où comme lors de son unique trophée en finale de la Cup 53, il était là. Menée 3-1 à 20 min de la fin du match, il délivre trois passes décisives à ses équipiers pour la victoire, sa victoire, sa seule victoire. 1953, où il connaît la honte après la première défaite sur son sol de l'Angleterre sur un 6-3 historique de l'a Hongrie du Major galopant, Ferenc Puskac. Anobli par la Reine en 1965, un an avant la victoire de l'Angleterre en coupe du monde, sans lui mais comment espérer meilleur précepteur ? Son dernier titre date de 1963, celui de meilleur joueur d'Angleterre quand, à 48 ans, il offre grâce à son but face à Chelsea la remontée de son club en premiership.

"Quand il ne livre pas un match, il s'entraîne. Et quand il ne s'entraîne pas, il joue au ballon." La vie de Stanley Matthews a finalement été très simple, une vie de 886 matches officiels sans un avertissement, une vie achevée en 2000 à l'âge de 85 ans. 100 000 personnes étaient encore derrière son cortège pour célébrer cet homme. Une statue a été dressée dans sa ville.

Ah oui Stanley Matthews a été le premier Ballon d'or de l'histoire en 1956 à 41 ans, devant Alfredo Di Stefano et Raymond Kopa.

Sir Stanley Matthews.

lundi, octobre 27, 2008

Knocking On Heavens Door

Rien ne sert de se borner infiniment à la même décision. Il ne sera pas question aujourd’hui de football, mais d’un sujet plus simple et plus accessible pour tout le monde. Pas de hors-jeu, fini le hors-jeu. Suspense… vous vous dîtes déjà « Mais de quoi s’agit-il mon Dieu, délivre-moi de mon ignorance, mais pourquoi fait-il cela, et si je n’aimais pas le nouveau sujet ? »

Impossible

Alors ?

Saut en longueur

Saut en longueur ?

Oui, parfaitement.

C’est facile le saut en longueur. On court, on saute. Même en 1968, en octobre, à Mexico, pour les Jeux Olympiques, pour Bob Beamon. Qui ne connaît Bob Beamon ne connaît pas la définition des mots « exploit », « sidérant », « extraordinaire », « hallucinant », etc. Né le 6 août (c’est quand même la grande classe pour lui) 1946, ce jeune homme a modifié l’espace-temps, il a ralenti le temps et allongé les distances. De cette année agitée, il n’y a finalement que cet événement à retenir. Les 3 médailles de Killy à Grenoble, oubliées, Mai 68 et le Printemps de Prague, oubliés, ah si, une chose à retenir, la sortie d’un livre vérité de Milan Kundera dont le titre déclare enfin à la Terre entière comment doit être appréciée son œuvre : « La plaisanterie ». Sincère le gars, il faut bien lui reconnaître une chose. En 68, le général De Gaulle est toujours Président et donc la plupart des avenue et places des villes françaises n’ont pas encore de nom. Car oui c’est une question essentielle, comment s’appelaient toutes ces rues avant sa mort ? Bref.

Bob Beamon n’était pas favori de la finale olympique de saut en longueur. Il était jeune, et même si à l’époque il avait remporté 22 des 23 concours auxquels il avait participé, rien ne pouvait annoncer ce qui allait devenir pour les journalistes, « le premier record de l’an 2000 ». Mais les conditions étaient réunies, 23,5 °C, 42% d’humidité, 578 de pression atmosphérique (et toujours un avis de tempête sur Ouessant), 2 240 mètres d’altitude, et la vitesse du vent juste à la limite de validation à 2m/s dans le dos. Beamon a du mal à se qualifier pour la finale, il n’a obtenu son billet qu’à son dernier essai des qualifications avec un saut à 8m19, soit 16 cm en dessous du record de l’époque. Il est donc dans le ventre mou des participants jusqu'à cela... Il se présente en bout de piste, il s’élance, court vite, très vite, prend une planche parfaite, s’élève, s’élève très haut grâce à un double ciseau, et il reste en l’air. Oui il flotte, il s’arrête en l’air, prend la pause photo, salue la famille et les amis, se fait un sandwich, met un CD et s’allume une clope, tranquille. Il atterrit deux jours plus tard en Colombie, se fait enlever par les FARC, rencontre Ingrid Bétancourt, se marie et vit depuis heureux à manger des serpents. Reprenons.

Il est en l’air, retombe dans le sable, en ressort aussitôt satisfait de son saut. Satisfait puis surpris puis incrédule. Comme le public, comme ses 17 concurrents de la finale, comme tous les fameux juges en veste rouge. Il est 15h47, les premiers grondements de l’orage qui menaçait le stade se font enfin entendre. Le record du monde est à 8m35, l’appareil de mesure ne peut pas dépasser 8m75… et Beamon est plus loin, tellement plus loin. Les juges paniquent, s’attroupent autour du bac à sable, et sortent le décamètre. Le temps passe, Beamon debout à leurs côtés a déjà remis son pantalon de survêtement. L’Histoire attend son verdict.

Cela nous laisse un peu de temps pour dire que Beamon a eu une enfance difficile, violente que le sport l’a sauvé et qu’il a réussi l’autre exploit d’aller à l’université, pour un noir dans les années 60, c’est notable.

Ils vont annoncer le résultat. 8m90. 55 cm de plus que le précédent record, un record qui n’avait gagné que 22 cm en 32 ans, depuis Jesse Owens.

8m90. Les Dieux sont heureux, des trombes d’eau s’abattent sur le stade, le concours est tué. Le 2è est à 71 cm de Beamon. On pourrait ajouter « plus loin » à la devise olympique. Beamon danse comme un possédé, tombe à genoux, sanglote. Il réalise complètement lorsque un coéquipier vient lui traduire son saut en pieds, 29 pieds et 2 pouces et demi. Il vient s’asseoir à côté d’un journaliste et dit « Ca va très mal, j’ai envie de vomir, j’ai peut-être tué le concours mais ça m’a tué aussi. C’est impossible ce que j’ai fait. » Et oui Bob, on ne peut pas être plus lucide… raison sur toute la ligne. Tu n’approcheras plus jamais une telle performance. C’est l’histoire d’un saut, un saut interminable, ce jour-là l’ange était noir.

Quelques jours avant ce concours, le soviétique et futur ex-recordman du monde Igor Ter-Ovanessian avait dit : « Les limites humaines n’existent pas. Si un homme a pu conquérir l’espace, je ne vois pas pourquoi un autre homme ne franchirait pas bientôt plus de 8m50, ou 8m60. »

Eh Bob, chiche.

8m90.

mercredi, août 27, 2008

Life on Mars

Le monde est injuste, le monde n’est qu’injustice et ce n’est pas Lionel Jospin qui me contredira. Et qu’y a-t-il de plus injuste que le monde ? hum ? l’Histoire, avec un grand H, celle qui sélectionne ce qui reste, qui choisit de manière arbitraire ce que nos jeunes têtes blondes apprendront sur les bancs usés des classes de collège et lycée, eux-mêmes usés par leurs parents et espérons-le par leus enfants, mais rien n’est moins sûr, enfin, ce n’est pas le lieu où parler politique et ce n’est pas Bernard Tapie (ou Tapy, il y a deux écoles chez les biographes officiels) qui me contredira. Et quel est le point commun entre ces deux hommes ? Ceux qui répondront le socialisme n’ont pas assez lu le Figaro Economie entre 1997 et 2002 et pourtant croyez-moi, à cette époque, surtout en 2000, c’était la classe. Bref, pas de polémique, pas de politique, seul le sport réunit ces deux-là, surtout le foot, qui est un sport de gauche évidemment si on ne compte que les supporteurs. La réciproque est fausse, rassurez-vous, les non-supporteurs peuvent être de gauche aussi, c’est plus difficile, c’est tout. Mais le foot peut être terriblement injuste, et si le foot est injuste, reste-il de gauche ? ah… je répondrais oui dans la mesure où il incarne quand même un espoir de victoire… un jour…

Nous sommes au mois d’avril 1990, le Koweit n’est pas encore américain et l’Irak pas encore une busherie (oui désolé, ça dénonce grave), c’est le printemps de l’insouciance retrouvée après la chute du Mur de Berlin et événement notoire, la première demi-finale de l’OM en Coupe d’Europe des clubs champions. Depuis trois saisons, le Berlusconi français (l’amour du foot est leur point commun, et non les tentatives de corruption et soupçons de dopage, ce sont des hommes intègres) a construit une belle équipe faite de bon joueurs français, des Papin, Tigana et de stars internationales comme Mozer, Waddle ou Francescoli. S’il y avait la place pour faire un peu de people, je dirais que si le premier enfant de Zidane s’appelle Enzo, c’est en hommage à Enzo Francescoli. Cest donc une très belle équipe qui s’invite pour la première année dans le gotha européen. Et moi je regarde le 2è match seulement de ma courte vie sans savoir exactement qui était qui. Je n’ai principalement vu qu’un match de baby-foot entre les blancs et les rouges. Comme l’Histoire est un éternel recommencement, comme en 17, les rouges ont gagné… oh la main…

La soirée se passait bien, c’était tendu, mais l’OM allait vers sa qualification après une victoire au Vélodrome 2-1 à l’aller. Le 0-0 était bien gardé, l’OM tenait sa finale, Tapie l’avait programmé… jusqu’à la 84è minute, pourtant un chiffre qui porte chance aux équipes de foot françaises (faites oui de la tête et cherchez les résultats à l’Euro et aux JO). Mais non. Un triste inconnu allait entrer dans l’histoire, un Lisboète d’origine angolaise répondant au nom de Vata mis tout ce qu’il avait de bras et de main pour marquer le but assassin qui allait coûter au petit poucet des demi une qualification méritée sur le terrain. Ce qui a ou aurait pu se passer en dehors ne nous regarde pas. Le Benfica se qualifie en faveur de son but marqué à l’extérieur et le rêve olympien disparaît pour quelques mois. Mais le formidable Président marseillais sait instrumentaliser ce coup du sort et fera passer son club pour une pauvre victime du corps arbitral, voire sous-entendre légèrement une tentative de corruption des Portugais sur l’arbitre belge de la rencontre… oui la belle histoire. L’idée étant de mettre pour quelques temps les instances du côté olympien… oui le beau calcul. Avec le succès que l’on connaît d’ailleurs même s’il a fallu d’autres arguments pour les campagnes de 1991 et 1993…

Benfica-Marseille, c’était le 2è match que je regardais, après un Marseille-Bordeaux quelques jours auparavant gagné 2-0 sur deux coups francs de Magic Waddle. Le 2è match et déjà une défaite amère, avec la conséquence directe de retenir à jamais le nom de ce sombre tricheur, briseur de rêves d’enfants : Vata… Comme si je n’avais que ce genre d’informations à retenir.

Par la suite, d’autres terribles noms de bourreaux se sont ajoutés à la liste, Stojanovic, Kostadinov, Dallas, Colina… mais celui-là est maudit comme le nom de l’arbitre belge, M. Van Langenhove, un boucher de profession si je me souviens bien. En même temps, l’histoire, avec un petit h, a donné raison à la grande de 1993. Une défaite comme celle-là pour une réussite comme celle-ci, la patience a ses vertus, l'obstination également.

mardi, avril 22, 2008

For no one

Diiiiieeeeegggoooooo Aaaarrrmmaannnnddddoooo Maaaarrraaaadddoonnnaaaaaaaaaa.
Oui c'est un nom difficile à porter et ça rentre rarement dans les cases.

Déjà je dois dire un Merci très personnel, c'est pour cette raison que je le fais ici, en espérant que cette personne le voie un jour. Je dois lui dire merci de m'avoir procuré un des plus grands moments de jubilation estudiantine. A l'époque on disait qu'on était en maîtrise, il fallait faie un exposé pendant l'année en espagnol, sujet libre. Entre la corrida, la gastronomie, l'histoire, le cinéma, les auteurs, les peintres, les sculpteurs, des sujets sérieux de société, je l'ai choisi comme sujet, ai écrit un texte en français, traduit en espagnol, trouvé une vidéo avec commentaires en espagnol, la totale. Du bonheur, et un bonheur décuplé lorsque devant les regards désespérés de mes camarades sérieux, j'ai annoncé Maradona. Du foot, du foot en maîtrise, du foot pour un exposé, en plus un drogué... non mais il sort d'où celui-là. Ma modestie souffrirait si je n'ajoutais pas que j'ai eu la meilleure note de cette classe. En vous remerciant.

Diego Armando Maradona.

Trois mots, trois noms qui raisonnent comme le talent, le ciel albicéleste, comme la déchéance, la honte. Un petit teigneux des bidonsvilles de Buenos Aires, un petit, des petites jambes, des grosses cuisses, un torse large, et une tignasse que les afros n'auraient pas refusée. Ce qui donne un centre de gravité idéalement bas, une puissance de démarage exceptionnelle, une fréquence de battement de jambes digne de Bip Bip et une vista, un temps d'avance dans l'action que peu, très peu ont eus. Maradona, en résumé c'est le génie précoce, le non sélectionné pour le sacre de 78, l'échec de 82, le désert barcelonnais en 82-84, la réussite naoplitaine jusqu'en 90, le sacre mexicain, la main de dieu, le but du siècle, les larmes de Rome, la cocaïne, la déchéance, les errances espagnoles, le rachat argentin, Cuba, Fidel Castro, les excès d'alcool, de drogue, de nourriture, l'obésité, l'arrêt cardiaque, la folie, le populaire, le coeur, un petit, un grand, un surhomme, un homme, un enfant. Inutile de parler des pages les plus célèbres de sa carrière, on les connait, même de loin, tout le monde en a entendu parler et a son opinion.

Mais un jour d'été 1994, il y a eu autre chose, un minute passée sous le silence de l'éphédrine. C'est le mondial américain, et Il est là, de nouveau, après sa suspension cocaïnée. Il joue, Il a le brassard de capitaine sans doute pour sa dernière coupe du monde, Il voudrait bien redevenir le roi. Il l'est redevenu un instant, le temps d'un regard, le temps d'un cri, le temps d'un but, pas plus. C'est un match contre la Grêce, faible faire-valoir pour cette équipe, c'est une victoire tranquille 4-0, il me semble. On Le voulait présent, on Le voulait sain(t), on Le voulait ressuscité. Ce fut davantage. C'est une action rapide, 6 ou 7 passes sur 20m2 avec 4 ou 5 joueurs différents. L'adolescent s'en souvient, se souvient de ces passes, une deux, feinte, une touche de balle, petit pont, et cette balle qui Lui arrive. Un contrôle intérieur gauche à l'entrée de la surface de réparation (je me suis toujours demandé pourquoi ce nom de surface de réparation, ça fait garagiste...), une feinte de frappe pour un extérieur du gauche histoire de se décaler des défenseurs devant lui, il met en joue, il arme, les suppliciés ferment les yeux devant le bourreau, une détonation, Il tire, un seul coup, sec, sans appel, Il a décidé de tuer les démons, Ses démons et le vulgaire ballon, part, droit, file, il monte, le gardien ne peut rien, à la fin de l'envoi, Il touche, c'est la lucarne.

Maradona est de retour, Il a montré qu'Il était de nouveau le Messi. Il y a ce but, mais il y a cette course, cette célébration du but, habituellement si ridicule. Mais cette course, c'est autre chose, c'est celle du revenant. Cette course, c'est celle d'un illuminé, d'un fou, elle vient d'outre-tombe, le visage déformé n'est plus humain, ce regard rend joyeux, rend triste, effraie. Ce cri sent la renaissance, la vie, le plaisir. Il sent aussi la revanche, la rage, la passion. Contre ceux qui l'ont condamné, enterré, jugé... Lui en premier lieu. Il court vers la caméra la plus proche, celle du bord du terrain. Maradonna est seul, ceux qui viennent le féliciter n'ont pas compris, Il est seul, comme Il l'a toujours été dans ses succès et ses échecs. Rien ne compte en dehors de ce que disent ce regard et ce cri. On le voit Lui, cet enfant, capricieux, revanchard, orgueilleux, mais spontané, naïf, fragile. Ce but c'est sa dernière victoire, éphémère. Quelques jours plus tard, Il est contrôlé positif à l'éphédrine, exclu de son équipe. Voué aux gémonies et à la vindicte populaire, il redevient cet animal de foire médiatique, un enfant de Freaks. Comme si cela le remettait au même niveau que les autres, au contraire.

Mais il a triché, de nouveau il s'est fait prendre, il a été condamné, banni devant le monde entier. Qu'on lui pardonne ou pas, ce dernier regard, ce dernier cri, c'est la vie de celui qui a triché, de celui qui cru qu'il avait trompé Son monde. Mais on ne le trompe jamais longtemps, cela se voit, surtout dans le regard d'un enfant, c'est ce qui en fait le côté pathétique, tragique, mais quand ce regard se veut sincère, quand c'est un gamin qui cache sa bêtise, on le trouve beau et fort, simple et pur. Touchant. Maradona c'est cela. Un enfant que l'on croyait adulte. Qu'il reste enfant.